DISOURS SUR LE COVID : ENTRE SCIENCE, MEDIAS ET POLITIQUE A L’HEURE DU DECLIN DE L’EPIDEMIE. Michel BASS 25 avril 2020

Le pic épidémique est clairement passé. Il aura été plus fort que les derniers épisodes de grippe, mais cela reste comparable. Voilà la dernière courbe de mortalité produite par Santé Publique France (https://www.santepubliquefrance.fr/...). Tous les chiffres produits (nombre de décès, nombre de personnes hospitalisées, nombre de personnes en réanimation) sont en baisse constante depuis 2 semaines.

La comptabilité du nombre de décès est à prendre avec d’infinies précautions tant l’incertitude règne dans les EHPAD où tout décès est attribué par défaut au COVID, dès lors que les malades présentent de la fièvre ou une désaturation en oxygène. J’ai maintenant de nombreux exemples d’erreurs de ce genre (confusion entre embolie pulmonaire, œdème aigu du poumon, exacerbation d’une bronchite chronique, infarctus, etc ; d’avec le COVID). Le tri est d’autant plus difficile à faire que, souvent, ces patients ne sont même pas hospitalisés pour faire le diagnostic différentiel. Autre biais constaté pour la comptabilisation : le certificat électronique de décès de l’INSERM. Dès l’ouverture de son propre espace professionnel apparaît un panneau difficile à contourner concernant le COVID. Et cela recommence quand on renseigne le certificat et que l’on veut répondre qu’il n’y a pas lieu à une mise en bière immédiate. Une erreur ("facile") de "clic" et voilà un mort de plus par le COVID. Ainsi, j’affirme que le nombre de décès par COVID dans les EHPAD est certainement surestimé. Je rappelle que 160 000 personnes résident en EHPAD meurent chaque année dont une partie à l’hôpital. Ce qui fait plus de 3000 par semaine. Il faudrait examiner attentivement s’il y a vraiment eu surmortalité dans les EHPAD ces semaines et cette année, et à quel niveau.

C’est pourquoi je questionne ces discours sur le nombre de morts et "le nombre de mort évités". Sont-ils fiables ?

C’est à partir de réflexions, plus mesurées que celles habituellement présentées dans les médias, de certains experts que je vais développer mon point de vue dans ce billet : Pr. Antoine FLAHAULT épidémiologiste (université de Genève), Philippe VADROT anthropologue (université de Savoie), tous deux sur le site de la Société Française de Santé Publique, et le philosophe André CONTE SPONVILLE interrogé par le journal suisse Le Temps. J’utiliserai pour argumenter les positions de ces auteurs une étude publiée par l’Imperial College of London, comme antithèse de leurs positions : l’ICL cherche à montrer en effet, à grand renfort de modèles mathématiques, combien le confinement est efficace et la seule mesure pertinente.

Le Professeur FLAHAUT dit la chose suivante (https://www.sfsp.fr/suivre-l-actual...) : "La part attribuable au confinement dans la décrue épidémique est peut-être plus faible que ce que disent les modélisateurs". Voilà son explication : Mon hypothèse c’est que l’on est en face d’une pathologie dans laquelle les personnes asymptomatiques joueraient un faible rôle (...) car beaucoup de modèles mathématiques utilisées pour COVID sont des modèles recyclés de la grippe qui repose sur une hypothèse forte de pan-mixage". Il ajoute "La première implication, c’est que l’imputation du seul effet du lockdown [confinement, NDLR] sur l’évolution favorable des courbes épidémiques s’en trouve peut-être modifiée, et qu’elle serait donc erronée. Il est possible que le confinement ait eu un effet plus faible sur la dynamique des courbes telle qu’elle est observée en Europe que cela est prétendu. Les travaux des modélisateurs prétendent aujourd’hui que c’est le confinement qui explique toute la baisse de la dynamique… [cf. Imperial college] mais ce n’est pas sûr. Ce qui pourrait mettre de l’eau à mon moulin, un peu « disruptif », c’est l’exemple de la Suède. La Suède n’a pas appliqué de confinement, a maintenu les lieux publics ouverts, et on y observe une dynamique proche de celle de la France, on peut même dire, un peu meilleure en termes de morbi-mortalité et voisine sur le plan temporel. Finalement, on n’y constate pas d’augmentation exponentielle actuellement dans un modèle de non-confinement depuis l’origine de la pandémie".

"Il faut donc se garder (...) d’appliquer de façon un peu paresseuse de modèles [comme] (...)la théorie mathématique des épidémies, porteuse de l’élément fondamental qui éclaire les politiques publiques : le fameux taux de reproduction de base (le « R0 »)"

R0 n’est qu’un calcul plus ou moins sophistiqué. Il est le produit de 3 indices : la contagiosité du virus, le nombre de personnes que chacun est susceptible de rencontrer et la durée de l’épidémie. 3 indices que nul ne connait précisément à l’heure actuelle et que les experts modélisateurs sont obligés de supposer. L’indice "contagiosité" ne peut être calculé qu’à partir du moment où l’on connaît le nombre réel de personnes contaminées, de la même façon d’ailleurs qu’on ne peut calculer le taux de létalité qu’avec ce même nombre. Or ce chiffre ne pourrait être connu que par une enquête en population générale (c’est à dire auprès d’un échantillon représentatif de la population et non des seuls cas repérés). C’est d’ailleurs ce que le Pr. Anthony FAUCI, directeur de l’institut national des maladies infectieuses des USA (NIAID) suggère : "lancer une étude sérologique pour évaluer l’étendue de l’immunité de la population auprès d’un échantillon de 10 000 personnes " (l’OBS N° 2894 du 23 avril 2020).

Cela n’a pas empêché les médias et les experts de parler dès la mi-février d’un taux de létalité... et de proclamer un "R0" compris, selon les auteurs entre 1.5 et8... Malgré de telles incertitudes, malgré de tels biais, certains proclament le nombre de morts évités grâce aux mesures prises (cf. Article du Monde sur une étude de l’Ecole des Hautes Etudes en Santé Publique affirmant que l’on avait évité 60 000 morts). Belle étude d’autojustification des mesures prises. La mesure de l’impact des mesures prises dépend de ce calcul initial (Cf.https://www.imperial.ac.uk/media/im...). Dans cet article, les auteurs nous proposent une analyse très sérieuse à partir des modèles mathématiques du R0. En voici 2 exemples, concernant la France (schéma de gauche et la Suède (schéma de droite) :

Ces schémas, basés donc sur des suppositions, sont là pour montrer combien les mesures de confinement en France ont été plus performantes que les mesures suédoises. En effet, le R0 français passe juste sous la valeur de 1, valeur supposée charnière pour la propagation de l’épidémie.

Dans la discussion qui suit l’exposé des résultats, les auteurs de l’Imperial College tempèrent leurs certitudes. Voici quelques extraits traduits pas mes soins de leurs conclusions : "nous ne pouvons pas tenir pour certain que ces mesures ont contrôlé l’épidémie. Nous avons proposé une structure plausible du processus infectieux et avons, de fait, estimé les différents paramètres de manière empirique [c’est à dire à partir de données notoirement incomplètes comme par exemple le nombre réel de personnes ayant été contaminées]. Ce choix influence fortement le calcul initial du R0. En particulier nos estimations sont influencées par la situation de pays (Italie, Espagne) où les interventions précoces n’ont pas empêché nombre de morts élevés, alors que cela n’a pas été le cas pour d’autres pays (UK, Allemagne) qui ont eu beaucoup moins de morts". Sans oublier la Suède bien sûr...

C’est sur ces bases que le Pr. Antoine FLAHAUT doute des effets réels des mesures de confinement et peut conclure que "Sur ces bases fournies par la théorie mathématique des épidémies, nous disposons d’un éventail d’options finalement restreint. Et curieusement, les sociétés savantes, mais aussi les agences de sécurité sanitaire, les Centres de prévention et de contrôle des maladies (US-CDC, ECDC…) et l’OMS n’ont pas véritablement fait l’inventaire de ces mesures en proposant aux gouvernants la possibilité, par exemple, de les combiner, en tout cas cela n’est pas fait de façon structurée…". Que cela est dit de manière diplomatique !

Pour l’anthropologue Philippe VADROT (https://www.sfsp.fr/suivre-l-actual...) "l’épidémie frappe un monde qui ne s’y attendait pas, du fait d’une hyper conscience de sa supériorité technologique dans tous les domaines, et d’un rapport au corps lui-même inédit : manipulation génétique, transhumanisme, etc. L’inédit réside aussi dans ce décompte du nombre de morts et sa mise en scène dans une sorte de « thanaton ». Cette affirmation du décompte en temps réel, anxiogène, est une chimère. Outre les biais de cette quantification, il est illusoire de croire que compter permet de connaître. Seuls, ces chiffres sont dénués de significations". Deux points importants en effet : une fois montré les biais comme je l’ai fait plus haut, subsiste une dimension épistémologique et morale décrivant notre société moderne dans sa singularité. Compter ne permet pas de connaître, tout au plus d’augmenter une certaine forme de savoir. C’est quand ce savoir se substitue à la connaissance, quand l’expert se substitue au penseur, quand la gouvernance par les nombres (Cf. Alain SUPIOT) se substitue au politique que l’on perd toute la dimension de signification des évènements humains et pour lesquels « le recours aux statistiques expliquent en partie mais peuvent aussi réduire l’espoir du patient d’échapper aux prévisions, parfois morbides… ». L’expertocratie et le politique surfent alors sur cette peur provoquée car "partout, on entend que le confinement est « la seule solution ». Sans être épidémiologiste, je m’interroge sur cette insistance ; il me semble surtout que le confinement est la solution la moins coûteuse et la plus visible. Sans nul doute, le confinement est aussi une forme de bio-pouvoir qui appelle à la relecture de Michel Foucault. Il représente une forme d’exercice et d’affirmation de pouvoirs politiques et policiers" confinant les penseurs et les acteurs sociaux dans un silence apeuré : "ce silence révèle une forme de terreur et de sidération, peut-être accrue par la situation de confinement. Outre les anthropologues, les partis politiques, les syndicats, tout un ensemble d’acteurs sociaux gardent le silence, observent tapis dans l’ombre, restent extrêmement prudents".

Le retour de flamme risque d’en être extrêmement violent. La critique, la parole confinée ne sont jamais de bon augure, et l’on peut légitimement se demander si ce bâillon provoqué par la propagande guerrière, s’il n’annonce pas un mode de vie et de pouvoir nouveau et délétère, ne va va provoquer plus de dégâts que le virus lui-même, qui dans sa singularité, reste malgré tout banal et relativement bénin.

Ivan ILLICH dénonçait dans les années 80 la "santé comme but", disant « l’agent pathogène majeur, c’est la focalisation sur la santé », mais aussi, 10 ans auparavant , « l’entreprise médicale est devenue un danger pour l’homme ». Et André CONTE SPONVILLE ne dit pas autre chose (https://www.letemps.ch/societe/andr...). Il se définit comme un anxieux mais proclame "je n’ai pas peur de mourir de ce virus. Ça m’effraie beaucoup moins que la maladie d’Alzheimer ! Et si je le contracte, j’ai encore 95% de chances d’en réchapper. Pourquoi aurais-je peur ?" Et donc "je déplore le pan-médicalisme, cette idéologie qui attribue tout le pouvoir à la médecine. Une civilisation est en train de naître, qui fait de la santé la valeur suprême (...) Conséquemment, on délègue à la médecine la gestion non seulement de nos maladies, ce qui est normal, mais de nos vies et de nos sociétés (...) Quand on confie la démocratie aux experts, elle se meurt (...) Mais laissez-nous mourir comme nous voulons ! Alzheimer ou le cancer font beaucoup plus de victimes que le coronavirus ; s’en soucie-t-on ? On pleure les décès dans les établissements médicosociaux, mais faut-il rappeler qu’en général, on y va pour mourir ? (...) Ne comptons pas sur les bons sentiments pour tenir lieu de politique".

Mon message d’aujourd’hui est alors le suivant : arrêtons d’avoir peur, d’avoir peur d’être contaminés et par ricochet peur des autres, reprenons nos droits et nos libertés, contrôlons le politique, c’est à dire faisons de la politique, refusons les règles de l’expertocratie et reprenons notre souffle dans nos beaux parcs et nos belles forêts, retrouvons la convivialité facteur indispensable du bien-être. Ne croyons pas sans autre forme de procès à tous ces prophètes de malheur. Ne soyons plus gouvernés par Philippulus le prophète !

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